Théâtre : à Avignon, la chair des mots contre la mort

Karyll Elgrichi lors de la répétition générale du « Jeu des ombres », jeudi 22 octobre, à La Fabrica, à Avignon

Photo : Christophe Raynaud de Lage

Écrit par Valère Novarina et mis en scène par Jean Bellorini, Le Jeu des ombres a ouvert avec grâce la Semaine d’art en Avignon ce vendredi 23 octobre.

Qu’elle fut étrange, cette soirée d’ouverture de la Semaine d’art en Avignon, vendredi 23 octobre. Avignon en octobre, sans ce soleil du midi qui découpe le monde en contours nets, sans le plein air, sans la Cour d’honneur du Palais des papes, Avignon en automne, sous une pluie fine et sous couvre-feu. Mais Avignon quand même, le théâtre retrouvé : les trompettes de Maurice Jarre ont bien retenti avant que ne commence le très beau spectacle signé par Jean Bellorini, ce Jeu des ombres au titre évocateur, qui fut applaudi longuement et avec ferveur, à l’issue de la représentation.

A l’origine, Le Jeu des ombres devait faire l’ouverture du festival, début juillet, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, un festival qu’Olivier Py, son directeur, avait voulu placer sous le signe d’Eros et Thanatos – dieux de l’amour et de la mort –, bien avant que l’on entende parler d’un nouveau virus mortel. La mort et l’amour baignent ce spectacle inspiré par le mythe d’Orphée et Eurydice et dont Jean Bellorini a commandé le texte à Valère Novarina, notre plus grand poète dramatique vivant.

Pour Novarina, « la plus profonde des substances, la plus miroitante, la plus précieuse des étoffes, la très vivante matière dont nous sommes tissés, ce n’est ni la lymphe, ni les nerfs de nos muscles, ni le plasma de nos cellules, ni les fibres, ni l’eau ou le sang de nos organes, mais le langage. La langue est notre autre chair vraie ». Et chez lui, ce langage semble lui-même un organisme vivant en perpétuelle effervescence, recomposition, arborescence, prolifération, recréation.

Spectacle captivant

Autant dire que c’est une relecture très libre du mythe que livre l’auteur. L’histoire d’Orphée allant chercher Eurydice aux enfers, pour la perdre à nouveau, est une nouvelle occasion de mâcher la chair de la langue, de pétrir et repétrir la glaise des mystères de la vie et de la mort, de la création et du néant. Cette partition poétique, Jean Bellorini l’entrelace avec des extraits de L’Orfeo, de Monteverdi, chantés en direct sur la scène, qui recentrent en douceur ce Jeu des ombres vers le voyage d’Orphée et Eurydice.

Le drame est dans le langage, dans la musique, dans la manière dont le spectacle lui-même fait opérer l’art et la poésie comme principes de vie face à la mort.

Cet alliage, auquel s’ajoutent des chansons populaires ou foraines, aurait pu donner un spectacle bancal. Et pourtant, on se laisse captiver, sans se poser trop de questions, par la grâce de la poésie scénique, de l’atmosphère qui se crée sur le plateau. Un plateau qui est comme une bouche d’ombres, le noir sous-sol des enfers qu’éclairent des dizaines de servantes, ces lampes sur pied qui veillent, la nuit, sur les théâtres déserts. Un plateau plongé dans la nuit que traverse un rail de feu – image splendide –, flammes des enfers ou de la création, tandis qu’Orphée chante son amour perdu, par la voix divine du jeune chanteur Ulrich Verdoni.

Bien sûr il ne faut pas chercher ici de personnages et de dialogues au sens classique du terme, et d’histoire à raconter. Le drame est dans le langage, dans la musique, dans la manière dont le spectacle lui-même fait opérer l’art et la poésie comme principes de vie face à la mort, sans jamais forcer sur le message, qui pourrait être lourdement appuyé dans le contexte actuel. Ce qui est mis en acte, sur le plateau, c’est la création d’un monde par la parole, une parole magnifiée par la musique, la lumière, le mouvement – le chorégraphe Thierry Thieû Niang collabore à la mise en scène.

« Fermer les paupières du monde »

Il est, ce drame, dans la « chair parlante » qu’est l’homme, qui crée le monde en le nommant, fragment par fragment, couleur par couleur, lieu, créature, brindille ou caillou. Une « chair parlante » dont la représentation exacte est le comédien de théâtre. Et ces comédiens, ici, sont merveilleux, ils arrivent à rendre extraordinairement vivante et concrète cette langue de Valère Novarina.

François Deblock et Karyll Elgrichi caressent avec un charme fou leurs figures d’Orphée et Eurydice, ils dansent avec la mort, elle avec sa robe de mariée, lui avec son costume dessiné à même la peau comme un squelette. « J’irai tracer au compas la limite qui est invisible entre naître et n’être pas », dit-il. « Je vais fermer les paupières du monde », dit-elle. Les morceaux de bravoure langagiers ne manquent pas, comme celui, étourdissant, qui voit l’acteur Marc Plas énumérer une flopée de conceptions de Dieu, de saint Augustin à Antonin Artaud en passant par Serge Gainsbourg ou Hubert-Félix Thiéfaine. Valère Novarina glisse la sienne, au passage : « Dieu est la quatrième personne du singulier. »

Ivresse de la perte

En contrepoint, Aliénor Feix chante, merveilleuse elle aussi, cette musique céleste de Monteverdi. Où est le monde des morts, où est celui des vivants ? Quel est ce monde où les vivants ne sont que des ombres ? Le spectacle de Jean Bellorini se rapproche doucement de nos rivages actuels. Alors qu’il s’achemine vers la fin de son poème dramatique, Valère Novarina se lance dans de longues listes d’herbes, d’arbres, d’animaux, où apparaît notamment un pangolin, qui était venu se glisser dans son texte bien avant que cet étrange animal écailleux ne s’invite dans l’actualité.

Mais cette ivresse accumulative du langage, alors, semble avoir changé de nature, comme si elle était devenue une ivresse de la perte. La parole de ce mangeur « de la chair de l’arbre qui fait parler » qu’est Novarina n’est plus là pour créer le monde, ou se délecter de sa richesse inépuisable, mais pour faire revivre ce qui n’est plus, ou risque de ne plus être. « La mort n’a rien à dire », affirme, à un moment, un de ces forains de la métaphysique. Tout est dit ? Peut-être pas, puisqu’on est encore là pour le dire.

Fabienne Darge - Le Monde - 24 octobre 2020

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