De l’ombre et de la lumière

Condor

Photo : Jean-Louis Fernandez

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Anne Théron met en scène Condor de Frédéric Vossier. Un duel cinglant entre un frère et une sœur, après l’Opération Condor, vague d’assassinats et tortures en Amérique du Sud. A voir à la réouverture des théâtres.

Condor commence dans la pénombre par des rires cristallins d’enfants qui jouent dans la mer. Une innocence que l’on ne retrouvera pas. La lumière se fait. Anna ardente Mireille Herbstmeyer) vêtue d’un imperméable bleu, descend les marches d’un large escalier dont les couleurs et la forme évoquent à la fois une plage, des favelas et un bunker. À l’intérieur, dans une pièce lugubre et carcérale, son frère Paul (inquiétant et insaisissable Frédéric Leidgens). Anna vient débusquer Paul dans sa tanière, à la recherche, peut-être, de ce qui est humain en lui, pour qu’il parle du passé. Inquisitrice, elle l’assaille de questions sur sa sexualité, ses sentiments et leurs souvenirs communs « tu ne te souviens pas de la Guerre de 1975 ? » Les interrogations s’enchaînent. Paul ne répond pas ou à côté. S’instaure un dialogue qui pourrait durer longtemps. Mais au loin, un son métallique en fait jaillir d’autres, insupportables dans la mémoire d’Anna, qui s’efforce de ne pas leur laisser trop de place et assène à son frère : « chez toi c’est un trou à rat, tu finis ta vie comme un rat ». Très vite, c’est Paul, faune inquiétant, esthète amoureux de l’énergie sylvestre, obsédé par son corps et les jambes des jeunes filles, qui la traque. Les fantômes se lèvent. Entre hallucinations et cauchemars, Anna revit les séances de torture, les humiliations. Mireille Herbstmeyer livre un jeu impeccable et surprenant. Rien ou si peu des feux qui brûlent encore Anna ne sont traduits par ses mouvements. Et pourtant c’est intense, tout passe par son regard dévorant et sa voix grave pleine de dignité. Malgré son âge et ses stigmates, Anna est lumière, portée par son espoir pour le futur, son émerveillement devant les corps des jeunes gens qui, comme elle jadis, nagent dans la mer sous le soleil, « libres », dit-elle.

L’écriture de Frédéric Vossier est suggestive, durassienne, pleine d’images poétiques fortes sur la forêt et la mer, économe sur les faits et les sentiments. Ainsi ne saura-t-on jamais ce qui s’est passé entre Paul et Anna. Ce dont nous sommes certains c’est de la puissance maléfique de Paul. Formidable Frédéric Leidgens, à la grâce féline, monstre de glace (bien que sa sœur le surnomme « Lance-flamme » sans doute en référence à une torture qu’il a pratiqué) qui se terre dans l’ombre et se compare volontiers à un scorpion.

Au cordeau, la mise en scène d’Anne Théron ne tombe jamais dans le naturalisme ni le pathétique. Les gestes sont précis, souvent glacials. Rien n’est anecdotique. Thierry Thieû Niang chorégraphie à merveille les corps vieillissants (on se souvient du documentaire de Valérie Bruni Tedeschi, Une jeune fille de 90 ans) et particulièrement celui de Frédéric Leidgens dont il fait, lorsque celui-ci est étendu sur le sol les bras en croix, en dessous blancs, une sorte de christ maléfique.

Condor est un duel inquiétant, porté par deux acteurs immenses, qui questionne sans bouleverser. Seul regret, on aurait aimé, dans cette plongée âpre, être un peu plus submergé par l’émotion.

Marjorie Bertin - Transfuge - Février 2021

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