Dominique Blanc, au plus profond de « La Douleur »

La douleur

Photo : Simon Gosselin

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Dirigée par Thierry Thieû Niang qui avait signé, avec Patrice Chéreau, la première mise en scène de ce texte de Marguerite Duras, la comédienne va plus loin encore dans l’expression sensible et sobre de ce récit.

C’est au Théâtre Jean-Vilar de Suresnes, très grande salle, que nous avons revu La Douleur. Près de 650 places, une grande salle, une très grande salle où le spectacle ne s’est donné qu’un soir après le TNP (dans le petit théâtre), lieu de la recréation et dans quelques villes de région, avant L’Athénée, du 23 novembre au 11 décembre.

Avouons que lorsque l’on a vu plusieurs fois un travail, du vivant de son metteur en scène, on craint toujours un peu que quelque chose se soit affaibli. Mais Thierry Thieû Niang était à égalité dans la direction, la conception. C’est même lui qui avait pensé à La Douleur pour que Patrice Chéreau fasse travailler Dominique Blanc, après les mois, les six mois, qu’elle avait passés à incarner Phèdre en 2003.

La Sociétaire de la Comédie-Française (elle a obtenu un congé de quatre mois) parle de ce moment avec une sincérité complète dans les documents remis aux spectateurs, la feuille de salle. Ainsi peut-on comprendre comment un grand rôle, un rôle de légende, un spectacle qui rencontre le succès, peut détruire un interprète. Le laisser exsangue.

Disons-le, malgré une sonorisation un peu trop puissante en ouverture – après on s’habitue – le spectacle revivifié par les années et par la douleur du deuil de la mort de Patrice Chéreau, le 7 octobre 2013, bouleverse encore plus. Le développement des mouvements nous est apparu encore plus précis et l’on avait oublié la pomme coupée et non mangée, clin d’œil d’alors à la pomme pelée par Jeanne Moreau dans La Servante Zerline.

C’est toujours étrange, le souvenir que laisse un spectacle. On se souvient plus des émotions, du texte, du jeu, que des infimes détails de la mise en scène, parfois. On se souvient de la présence même de Patrice Chéreau, au tout début.

Maintenant, Dominique Blanc est seule. De profil gauche, devant une petite table, face à une rangée de chaises, assez loin. S’agit-il d’une conférence ?

Gilles Bottachi a réglé avec finesse les lumières. Il réussit à nous permettre de saisir les nuances, même si l’on est un peu éloigné du plateau. On imagine qu’à l’orchestre et à la corbeille de l’Athénée, on sera dans une sorte d’intimité. Les autres balcons sont moins confortables pour une vision du visage…

On connaît Dominique Blanc depuis ses tout débuts, de la classe Libre de chez François Florent, avec Francis Huster et Pierre Romans, jusqu’à Peer Gynt en 1981. Pierre Romans l’avait dirigée dans un Tchekhov, à l’Espace Cardin. Chéreau avait vu et quelque temps plus tard, il l’appelait.

Sans doute n’avons jamais rien raté des incarnations de cette comédienne d’une humanité, d’une personnalité, larges. Un grand caractère.

Mais doit-on avouer que l’on a été époustouflé par cette nouvelle version de La Douleur. Comme chacun, Dominique Blanc a vieilli. Comme chacun, nous savons que ce que raconte La Douleur ne doit pas s’effacer. Jamais. Il y a eu des polémiques sur le texte. De quand datait-il vraiment ?

Mais qu’importe ?

Marguerite Duras, elle-même, avait jeté le trouble : « J’ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l’aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelle maison ? Je ne sais plus rien. La Douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. »

Étrange aveu. Mais essentiel car c’est cela aussi que l’artiste exceptionnelle qu’est Dominique Blanc prend en charge. Au plus profond d’elle-même, sans démonstration aucune et avec une légèreté apparente fascinante, elle nous fait tout comprendre. Elle prend en charge le récit, l’histoire, l’Histoire et la douleur. La vraie douleur. L’épouvantable douleur que rien ne saurai effacer, pas même le retour de celui dont on n’a pas de nouvelles et qui pourtant reviendra, au bord du gouffre de la mort.

Le Journal d’Armelle Héliot - 14 novembre 2022

NB : le texte de La Douleur est publié chez P.O.L.

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