Une Architecture taillée pour la Cour

Architecture

Photo : Christophe Raynaud de Lage

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Fresque familiale en milieu hostile, la pièce de Pascal Rambert ouvre avec panache le 73e Festival d’Avignon grâce à une distribution au talent rare.

Emmanuelle, Audrey, Marie-Sophie, Arthur, Stanislas, Denis, accompagnés par Anne et Jacques, deux nouveaux venus… Pour affronter la Cour d’honneur du Palais des Papes, Pascal Rambert a convoqué toute sa famille théâtrale, celle qui, année après année, s’est formée au gré de ses spectacles toujours prenants, souvent brillants – Clôture de l’Amour, Argument, Répétition, De mes propres mains, Actrice. Comme toujours, le dramaturge a pensé à ses comédiens au moment d’écrire Architecture. Au-delà de leurs prénoms, les personnages portent leur empreinte scénique. Dans la langue comme dans les caractères, Pascal Rambert a fait dans le sur-mesure. Il a tissé un gant littéraire que ses acteurs, leur incroyable talent en bandoulière, n’ont plus qu’à enfiler pour faire exploser cette famille percutée par l’Histoire.

Sous la férule d’un patriarche autoritaire (Jacques Weber), architecte néo-classique de son état, le collectif familial voit son destin basculer le 4 juillet 1911. A l’occasion d’une remise de décoration à son père, qu’il déteste, l’un des deux fils (Stanislas Nordey) émet une série de borborygmes qui met le feu aux poudres et provoque l’ire du vieil homme. Tenue d’une main de fer pendant des dizaines d’années, la famille, au gré de ses voyages dans les plus beaux lieux d’Europe, de Vienne à Sarajevo en passant par les îles grecques, se fissure et éclate, rongée par une série de blessures et de non-dits – la mort de la mère remplacée par une femme plus jeune, l’homosexualité inavouée et inavouable du fils rebelle, la déliquescence des couples plongés dans une misère sexuelle – qui, stimulés par l’horreur de la guerre à venir, remontent à la surface. Ethologue, psychologue, philosophe, colonel, compositeurs de musique expérimentale, journaliste, poétesse érotique, tous font partie des esprits les plus remarquables du début du XXe siècle, mais tous sont impuissants face à ces forces, centrifuge et centripète, qui les conduisent vers une mort aussi certaine qu’annoncée.

Pour peindre cette fresque familiale, Pascal Rambert a fait le choix de la limpidité. Moins monologué qu’à l’accoutumée, son texte, modelé pour la Cour, fuse, jaillit, bouillonne, telle la lave en fusion au coeur du volcan. Parfois prophétiques, régulièrement lyriques, ses personnages ne cessent de s’interpeller, mais ne parviennent jamais vraiment à échanger, comme si le langage avait perdu, au moins en partie, son pouvoir performatif. Accompagné par des changements de mobilier – du style Biedermeier au style Bauhaus – et de costumes, le flot historique, imprimé en toile de fond, emporte tout, submerge tout, et laisse la famille, meurtrie par la guerre puis menacée par la montée du national-socialisme dans cette Autriche qui n’a plus l’éclat de l’Empire austro-hongrois, seule et démunie face à l’ampleur du désastre. Loin du vase clos, Architecture a tout du cri d’alarme venu du passé, suffisamment puissant pour faire voler le quatrième mur en éclats et se conjuguer au présent.

Aussi brillante soit-elle – malgré une fin plus poussive noyée dans la tentation du théâtre dans le théâtre chère à Rambert – la pièce ne serait rien, ou si peu, sans la distribution en or qui l’habite et l’irrigue. Rarement aura-t-on vu ces dernières années dans la Cour d’honneur du Palais des Papes une palette de comédiens aussi doués, tant du point de vue individuel que collectif. Marie-Sophie Ferdane, Emmanuel Béart, Audrey Bonnet, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey et Laurent Poitrenaux en tête, tous empoignent la langue rambertienne avec la facilité et l’aura de ceux qui la connaissent par coeur. Dans les gestes orchestrés par Thierry Thieû Niang comme dans les chants de Francine Acolas, ils ont la force et la puissance des bâtisseurs de cathédrale théâtrale, de ceux qui transcendent une architecture pour la transformer en mémorable joyau.

Vincent Bouquet - ScèneWeb - 5 juillet 2019

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