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Thierry Schaffauser

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« La lutte contre le sida a échoué à l’égard des populations les plus précaires »


Dans une tribune au « Monde », Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et ancien militant d’Act Up, juge que les « séropositifs invisibles » sont les grands oubliés du film « 120 battements par minute ».

Tribune : Comme la plupart des anciens combattants d’Act Up, je suis allé voir 120 battements par minute, de Robin Campillo. Une première réaction a été de voir ce film comme une reconnaissance des efforts, des souffrances, des luttes et des sacrifices des militants de la première génération qui ont survécu à cette guerre, ou qui en sont morts.


À ce moment-là, on se dit que c’est mérité, et que cette consécration arrive même bien tard, surtout quand on sait que beaucoup d’entre eux vivent aujourd’hui dans la précarité, et qu’ils ont été inemployables pendant des années, ou le sont toujours, car considérés comme des activistes fouteurs de merde, plutôt que comme des experts et des bosseurs déterminés à atteindre leurs objectifs.

Après le temps des avant-premières, un public plus divers se rend dans les salles, et l’engouement devient plus général. Des gens découvrent Act Up ou la lutte contre le sida, et on se demande sur quelle planète ils ont vécu tout ce temps. Surgissent, à la manière des résistants de la dernière heure, des louanges sur les actions et le travail d’Act Up, alors que dans ma mémoire, nous avons toujours été diffamés comme violents, provocateurs, extrémistes, de dangereux communautaristes et même des fascistes, un peu comme on parle de groupes comme le Parti des indigènes de la République aujourd’hui.

Glorification du passé

Soudainement, le sida devient un objet « respectable », un outil de communication pour les politiques, un moyen d’exhiber sa grande humanité et sa grande compassion à l’égard de victimes martyres rejetées de toute la société. On se met à invoquer Untel qu’on a connu, et chacun se trouve un ami séropo mort dans son histoire personnelle, comme on a tous officiellement un ami homosexuel ou noir.

Avec tous les progrès thérapeutiques réalisés, le sida devient un truc du passé. Il n’y a plus que les vieux qui en parlent, dans un contexte assez paradoxal où les jeunes séropos préfèrent dans leur majorité rester silencieux et sont toujours taxés de « pas clean » sur les tchats de drague.

Cette glorification de notre passé se déroule dans un contexte d’autocongratulation générale. Lors de la dernière conférence scientifique à Paris, au mois de juillet, cela parlait de « la fin du sida », encore de la prophylaxie pré-exposition (PrEP) qui permet de baiser sans capotes, des « 3 fois 90 » (90 % de personnes connaissant leur statut, 90 % ayant accès aux traitements et aux soins, et 90 % se retrouvant avec une charge virale indétectable en 2020 au point d’empêcher toute transmission du VIH).

Il est parfaitement compréhensible que tout le monde souhaite avec impatience cette fin du sida, et veuille s’en réjouir, en particulier après tout ce qui a été vécu. Mais au fond de moi, je ne peux pas m’empêcher de penser et de ressentir que tout cela est en partie un gros mensonge. Mon ressenti personnel c’est que nous avons échoué.

Les bons et les mauvais séropos

Le sida des pédés blancs middle class en Occident est peut-être devenu « respectable » – et encore –, mais il y a toujours plus d’un tiers des séropos dans le monde qui n’ont pas accès aux traitements, pour les autres à des traitements de moindre qualité, et qui continuent de développer des maladies qu’on ne voit presque plus ici. Cela fait presque vingt ans que la France ne contribue pas à la hauteur de ce qu’elle devrait au Fonds mondial de lutte contre le sida, mais on veut nous fait croire que notre pays est à la pointe du combat.

Même en France, il y a plein de personnes qui continuent de ne pas être « respectables », qui tombent malades dans l’indifférence générale – 6 000 nouvelles infections par an –, rencontrent de grandes difficultés dans l’accès aux soins, sont ultra-précarisées, n’ont pas de papiers, attendent toujours leur allocation aux adultes handicapés (AAH), sont mal-logées, incarcérées, etc. Évidemment, il n’y aura jamais de film sur ces personnes-là.

Il y a toujours eu les bons et les mauvais séropos, ceux qui « l’avaient mérité » et les « victimes innocentes ». Aujourd’hui, à côté du film 120 battements par minute et de la reconnaissance de nos héros historiques, il y a une invisibilité des séropos, des discriminations subies et d’une précarisation qui n’est jamais analysée comme systémique et liée au VIH, parce que c’est plus simple de les présenter comme anecdotiques ou comme des accidents de parcours individuels.

Parmi les populations les plus discriminées, on est loin des « 3 fois 90 ». Mais on préfère ne pas parler de ces « 10 % » restants pour se concentrer sur le succès des autres, « bien insérés ». Ce qui me met mal à l’aise, c’est que 120 battements par minute n’est pas juste un film, et que ce qu’il raconte n’est pas juste un passé glorieux. La lutte contre le sida a échoué à l’égard des populations les plus précaires.

L’usage de drogues et le travail sexuel sont toujours criminalisés. La transidentité est toujours pathologisée. Des séropos vivent dans des bidonvilles qu’on croyait disparus depuis les années 1960. On recommence à menacer d’expulsions des malades sous prétexte que certains traitements sont partiellement accessibles dans les pays pauvres. Plein de gens, aujourd’hui encore, continuent de vivre avec ces échecs, et ils représentent même la majorité des séropos dans le monde.

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