Printemps 20

Quelque chose nous est arrivé.
Tout est annulé, ateliers, créations pour l’été. 
Nous sommes confinés. Une pandémie a frappé le monde. La terre. 
On peut parler de la vie et on peut parler depuis la vie. 

Ce n’est pas la même langue, ni le même style. Ce n’est pas non plus la même vérité. 
C’est que les uns parlent du monde mais que les autres parlent depuis un monde.

Le temps toujours nous apprend et nous guide. Aujourd’hui, nous sommes interdits, nous sommes seuls et vulnérables dans l’attente de cette vague dont on ne sait pas qui elle emportera.

Nous faisons corps, nous tenons bon, car toujours ce sont les corps qui prennent la forme du lieu et du temps où ils se trouvent et qui enregistrent les passions du monde.

Dans l’impasse pavée où je vis, je vais danser et quelquefois un voisin joue l’un du violon, l’autre du hautbois et nous nous accompagnons.

Ce que je sais, parce que je le vois, c’est qu’un autre temps déplié est possible et que nous apprenons déjà à vivre autrement.

Serons-nous suffisamment nombreux pour pouvoir exiger de vivre autrement 

La civilisation s’est créée le jour où une personne a commencé – à danser – à soigner une autre, à ne pas admettre qu’elle puisse mourir.

Je tiens debout – assis et couché – entre compassion et écoute, colère sourde et tendresse partagées, entre les messages des amis proches qui confinés réinventent leurs quotidiens, profitent de la nature, des jardins et des terrasses ouvertes et d’autres messages de proches entassés dans de petits appartements anxiogènes, quelquefois sans ressources, ou avec quelqu’un de malade impossible à visiter, ou pire n’ayant pu aller aux obsèques l’un de sa grand mère, l’autre de son frère. 

Il y a ceux qui ont encore un travail et prennent tous les risques pour le garder. Ceux qui craignent pour l’avenir de leurs enfants. Et il y a ceux qui ont faim et peur. Ce sont toujours les mêmes. 

Il y a les messages impatients des adolescents autistes avec qui je travaille et qui enfermés dedans déjà, vivent très mal que le dehors leur soit interdit, leur quotidien remué, et souvent les familles restent impuissantes et désarmées. Leurs psychiatres et psychologues ont été recrutés pour soutenir les soignants dans les services de réanimation !

Je sais aussi par expérience que l’on ne revient pas d’un chagrin, d’un deuil, d’une sombre traversée. Nous ne sommes plus les mêmes. 

Ne soyons plus les mêmes, même si la tristesse peut continuer de nous mordre et nous atteindre. Nous éprouverons toujours un besoin désespéré d’être avec les autres, parmi les autres.

Mais j’ai bien peur que lorsque nous sortirons de ce temps le réel des uns et des autres se cogne et se blesse tant nos expériences de retrait au monde ne sont pas communes, pas pareilles.

S’ouvrir au monde c’est s’ouvrir à sa présence ici et maintenant. Le proche ne veut pas dire le restreint, le borné, l’étroit, le local. Cela veut dire l’accordé, le vibrant, l’adéquat, le présent, le sensible, le lumineux et le familier – le préhensible et compréhensible. Car c’est toujours depuis l’ici et maintenant que se donne le lointain. C’est toujours ici que le lointain nous touche et que nous nous en soucions.

Et quoi de nos projets ? Nos métiers ? Nos vies ?
Ce sera compliqué de partir à l’autre bout du monde si partout les frontières restent fermées ; ce sera difficile de mettre en route des créations ? Qui à la sortie du confinement aura envie d’aller au théâtre ou au cinéma plutôt que de retrouver sa famille et ses amis ?

Comment allons nous nous retrouver et ensemble partager la vie ?

On aura ainsi réussi à passer une vie entière sans avoir eu à entrer dans l’existence. Comment vivre ?
Comment continuer ? Tenter, inventer, partager ?

Nos estamos viendo. 
Nous sommes en train de nous voir. 

Thierry Thieû Niang

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